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Taariika / Histoire


Gilbert Vieillard
Notes sur les Coutumes des Peuls au Fouta Dialon

Publication du Comité d'Etudes Historiques et Scientifiques de l'Afrique Occidentale Française
Librairie Larose. Paris, 1939. 124 pages


Chapitre IV
Situation du groupement dans le cadre de l'organisation administrative

L'organisation coloniale comprend des Cercles, des Cantons et des Villages.
Le Cercle est une division arbitraire qui correspond rarement à une unité économique ou ethnique.
Le Canton et le Village, au moins dans la pensée de l'organisateur, doit être une unité cohérente, fondée sur la misiide au Fouta-Djallon, c'était difficile à réaliser.

L'Ancien régime

Les groupements familiaux, que nous avons appelés « parentages », ces « races » désignées par le nom, devenu collectifs, d'un ancêtre éponyme, s'étaient organisés politiquement à travers le territoire.
Certains parentages fournissaient le Souverain, d'autres les Grands Electeurs, les Chefs de Province et de Paroisses. Ils s'étaient partagés les groupements conquis, Peuls païens convertis et Dialonké asservis. Le pays était divisé en fiefs, mais c'était les gens qui étaient donnés en fief, beaucoup plus que la terre. Le fief avait bien tendance à devenir territorial. Mais les vassaux n'échappaient pas à leurs suzerains, pas plus que les serfs aux maîtres, en émigrant. Le lien héréditaire n'était pas coupé pour cela. La marche vers la périphérie, surtout vers l'ouest, éloignait les protégés-exploités de leurs seigneurs, mais ne les en séparait pas, la conquête de nouvelles terres par les seigneurs eux-mêmes créaient aussi de nouveaux liens entre le Centre et les populations des marches.
Alfa Yaya signait: Malik du Labé, Sahib du Kadé; on pourrait traduire: Roi du Labé, Marquis du Kadé.

Famille conquérantes et conquises avaient couvert les pays d'une trame de liens héréditaires que venaient renouveler le système du duumvirat alternatif, si souvent décrit (voir un bon résumé dans Paul Marty, L'Islam en, Guinée). Les familles d'éligibles et d'électeurs étaient immuables, mais les élus changeaient à tous les échelons, tous les deux ans. Les prétendants allaient faire ratifier leur nomination au chef-lieu, les délégués du chef-lieu allaient les intrôniser sur place.

La conquête

L'administration française ne pouvait accepter ces errements si contraires à nos idées de commandement territorial « réel » et non pas « personnel ».

L'Etat du Fouta-Djallon fut supprimé; le traité du 6 février 1897 ne put être appliqué et, après tâtonnement, les Peuls de l'ancienne Fédération furent répartis entre les Cercles de Labé, Mamou, Kindia, Gaoual et Dabola, ou, au point de vue indigène, entre les commandants de Mali. Labé, Dalaba, Mamou, Dabola, Télimélé et Kindia, Gaoual et Youkounkoun.
Les provinces furent remplacées par des Cantons, beaucoup plus nombreux afin d'affaiblir les chefs. Leur découpage cherchait à tenir compte, des commandements anciens, mais ne pouvait coïncider avec eux, puisque ceux-ci étaient plus personnels que territoriaux. Les Suzerains durent se résigner à perdre une partie de leurs vassaux, d'autres allèrent résider auprès de ceux-ci, afin de pouvoir continuer à les commander.
Les villages furent créés, coïncidant quelquefois avec les misiide ou paroisses; pas toujours, car certaines paroisses étaient trop peu peuplées, d'autres trop importantes furent scindées; d'autres étaient trop voisines les unes des autres, trop excentriques par rapport à leurs ressortissants, etc.
Les familles régnantes, ralliées bon gré mal gré, s'aperçurent, les Français ayant besoin de chefs, qu'il y avait moyen de conserver quelque chose de leurs anciennes positions: les Seediyaaɓe à Mamou, les Elayaaɓe à Dalaba (Pita) et Télimélé, les Kaliduyaɓe à Labé, Mali et Gaoual, réussirent à conserver à la plupart de leurs branches quelque chose de leurs privilèges. La Confédération était détruite par la France, mais la féodalité peule fut utilisée par l'Administration. Les féodaux s'accommodèrent en rechignant de la part qu'on leur faisait, puis virent qu'en somme, pourvu qu'on fournisse aux Français l'impôt et la corvée, qu'on ait l'air de s'intéresser à leurs marottes, la charrue, les plantations, on pouvait garder une autorité très grande sur les manants. Il y eut d'heureux parvenus qui surent plaire aux nouveaux maîtres. On assista, par exemple, à l'ascension éclatante des Ludaaɓe de Dalaba, autrefois petits nobliaux, aujourd'hui à la tête du plus vaste canton du Fouta Central.
Si l'organisme politique était sciemment détruit ou tronqué, le groupement familial était laissé intact. Mais une autre mesure l'atteignait: la suppression de l'esclavage, mesure comparable à ce que serait la destruction du capital dans un Etat bourgeois. De plus, c'est intérieurement que le groupe familial se dissolvait : sécurité, libre circulation rendent inutile et impuissante l'autorité dure des chefs de famille. Et nos tribunaux voyaient avec bienveillance toute rébellion des faibles contre les forts : épouses contre mari, jeunes contre anciens, fils et filles contre père.

On avait bien créé des « villages », et même plus tard des « commissions villageoises ». Mais qu'est-ce que le village au Fouta Djallon ? Une abstraction, un nom sur le rôle d'impôt.
L'ancienne misiide était le lieu où l'on prie, une fois par semaine, et où les chefs de famille discutaient des affaires de la communauté. Les teekun, ou « quartiers raciaux » se partageaient les besognes demandées par l'intérêt public et les contributions demandées par les Suzerains. Le « village » aurait pu utiliser ces organismes. Mais, ou bien ils restèrent ignorés, ou bien les Peuls, boudant les conquérants, refusèrent de s'intéresser aux affaires publiques. Le parentage n'habite pas en un lieu unique, en groupe cohérent. Tout de même, il y a des lieux-dits identifiables. On a ainsi: les « untel du pied des falaises », les « untel du bord de la rivière ». C'est si l'on veut, un hameau d'enclos dispersés. C'est le marga dans le Bas-Fouta, le fulaso dans le Haut-Fouta ; on dit runnde quand il s'agit de serfs.
On a nommé un chef par village. Celui-ci n'est pas généralement un homme du village. Neuf fois sur dix, c'est un homme d'une famille noble, qui ne réside même pas dans le territoire qui lui est concédé ; c'est un Seediyanke dans la région de Mamou, un Khaliduyanke dans celle de Labé, etc. N'ayant pu obtenir tous des places de chef de canton, ils se sont rabattus sur la nouvelle création des Blancs, le « village ». Plus souvent encore, le Chef de Canton met à la tête des villages ses frères, fils et neveux.
Ce qui montre bien le manque de personnalité du village c'est la malléabilité de ces listes de hameaux modifiables à volonté. Lorsqu'on fait un recensement, l'agent recenseur est harcelé, publiquement, et surtout en secret, par des chefs de village qui demandent: « donne-moi ceux-là », ou par des familles qui demandent: « donne-nous à celui-là ».

Note.
Le diiwal — ou en arabe dîwân que nous traduisons inexactement par « province » — signifie en réalité: « registre, liste, contrôle d'une armée ». L'Etat était bien formé de listes de familles, non point de provinces territoriales.